Interview de Nicole Dreyer
directrice de l’Institut Régional de Formation en Puériculture (IRFP) des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg depuis 1975
|
Nicole Dreyer, directrice de l’Institut Régional de Formation en Puériculture |
L’IRFP de Strasbourg est l’un des instituts en France à former au Diplôme d’Etat d’infirmière puéricultrice (spécialisation) et au Diplôme d’Etat d’auxiliaire de puériculture (formation initiale). Dans les deux cas, la formation dure une année et s’adresse à des professionnels qui travailleront auprès des enfants et de leur famille, depuis la naissance jusqu’à l’adolescence, aussi bien en secteur hospitalier (maternité, néonatologie, pédiatrie, pédopsychiatrie…) qu’en secteur extra hospitalier (Protection Maternelle et Infantile, santé scolaire, Aide sociale à l’enfance, structures d’accueil de la Petite Enfance, crèches, multi accueils …).
Depuis deux ans les élèves de votre institut bénéficient d’un cours sur le masage du bébé. Cet enseignement est spécifique à l’institut de Strasbourg . Comment en êtes-vous arrivée à proposer ce module aux élèves ?
C’est la suite logique d’une réflexion qui a commencé dans les années 70. Dès cette époque, nous avions pris conscience que l’enfant doit être respecté en tant qu’être humain et qu’il était indissociable de son histoire, de sa culture et de son environnement. Ainsi les parents prenaient une place centrale et ils étaient reconnus comme les premiers éducateurs.
Il faut se replacer dans le temps – aujourd’hui, cela paraît une évidence – mais en 1970, les enfants étaient passés par les « guichets » pour entrer en crèche, les enfants hospitalisés avaient droit à 2 fois deux heures de visite des parents par semaine et souvent derrière des vitres : l’enfant était un corps à soigner, un objet de soin.
Dès cette époque, l’enseignement des pratiques professionnelles visait à aborder
les soins dans une globalité avec une prise en compte du contexte physiologique, psychologique, social, économique, culturel et surtout en donnant une place centrale aux parents.
Il s’agissait de les accompagner dans leur fonction éducative et non de les « modeler » pour qu’ils deviennent conformes aux références dominantes de la société.
L’IRFP de Strasbourg est-il par cette démarche différent des autres instituts ?
Nous avons sans doute été précurseurs ! Très tôt – peut-être trop tôt ? – nous étions
sensibilisés à l’éveil des 5 sens, à la douleur de l’enfant, au respect des rythmes de l’enfant …
En 1975 tout le monde se moquait de nous. On nous prenait pour des fous, des féministes, des soixante huitards ! Certains nous reprochaient d’entretenir la sensiblerie chez les élèves. Nous militions pour revenir à une prise en soin naturelle, autour de la naissance notamment, en demandant d’éviter le bruit, la lumière, pour
limiter les agressions du nouveau-né. Nous dénoncions déjà cette trop grande médicalisation qui oublie l’être humain. On nous reprochait la « psychologisation » mais dans le fond ce sont les valeurs humanistes qui dérangeaient.
Cette voie que vous choisissiez était-elle nourrie par votre propre expérience ?
En effet, ces réflexions étaient issues de mon propre parcours. En 1970, année de ma spécialisation d’infirmière puéricultrice, j’ai effectué un stage de 2 mois au jardin d’enfants à l’école Saint-Michel de Strasbourg. J’y ai découvert la pédagogie Steiner, la démarche anthroposophe, l’eurythmie. J’ai eu la chance et le bonheur de travailler avec Mademoiselle Knecht. Et j’ai vu là sous mes yeux l’application théorique d’une intuition qui me taraudait depuis longtemps.
J’ai donc continué à « creuser »… Entre 1970 et 1985, l’apport des sciences humaines a été fondamental dans la transformation des pratiques professionnelles.
En 1978 se sont tenus à Paris les Etats généraux de la Petite Enfance. J’y ai découvert les travaux d’Emmi Pikler de l’Institut Loczy de Budapest. A la même époque Frédérick Leboyer osait affirmer que la naissance est une douleur pour l’enfant et les travaux des Drs Bernard. This et Michel Odent s’inscrivaient aussi dans ce courant humaniste. M. David et G. Appel publient le maternage insolite et F. D olto ouvre la Maison Verte. Chacun à sa manière appelait au respect des rythmes de l’enfant, à l’individualisation des soins, même dans l’accueil collectif et au retour aux valeurs humanistes dans la prise en soin.
Ces apports théoriques seront rapidement enrichis par un concept supplémentaire, celui de la Culture. Les projets d’éveil culturels entrent dans les crèches à partir de 1989 et peu à peu trouvent leur place dans tous les lieux d’accueil du jeune enfant (musique – clown à l’hôpital …). Notre projet pédagogique s’appuie aujourd’hui sur 3 concepts, Santé, Education et Culture qui trouvent écho dans les valeurs de Weleda.
Comment l’enseignement du massage a-t-il franchi la porte de votre institut ?
Les principes éducatifs et de soins de la démarche anthroposophe rejoignaient naturellement nos enseignements des pratiques de puériculture. Nous nous sommes donc rapprochés des laboratoires de Weleda France et avons organisé des visites pour nos élèves, tout comme nous sommes allés dans des écoles Waldorf. C’est de ces rencontres successives qu’est né le projet d’enseignement du massage du bébé, pratique que les élèves peuvent soutenir durant leurs stages, particulièrement en maternité.
Alors certes, le massage peut paraître un effet de mode. Mais dans les soins, le toucher a une place importante et cela quelque soit l’âge de la personne prise en soin. Entrer en relation avec l’enfant se fait par le regard, la voix, le toucher.
Les professionnels de la petite enfance savent combien les soins de maternage sont du corps à corps. Ils savent aussi que pour la mère, le lien d’attachement passe par la relation corporelle. Or, nous sommes dans une société qui s’est éloignée de ces pratiques et quelques fois un réapprentissage est nécessaire.
Les professionnels de la petite enfance pourront, par ces ateliers, se réapproprier les gestes, trouver la bonne distance par rapport aux enfants qui ne sont pas les leurs, pour ensuite accompagner les mères, les parents, dans leur rencontre avec leur enfant.
